Le rendez vous était fixé à
midi et demi. La veille, je m'étais rendu à un entretien d'embauche d'une
compagnie de marketing. Reçu par le directeur qui m'avait exposé de manière
succincte le fonctionnement de son entreprise, je l'avais de toute évidence intéressé
puisque j'étais convié à une seconde entrevue, cette fois pour voir sur une
journée leur fonctionnement.
Convié une seconde fois pour
un emploi, j'avais évidemment accepté. Conformément aux consignes je me suis
dirigé à l'heure dite vers leur bureau, dans des chaussures confortables comme
indiqué, et vêtu du costume cravate de rigueur. Enfin, n'en ayant guère qu'un à
ma disposition, nécessitant une visite au pressing, avec quelques taches que
j'essayais de cacher au mieux, comme celle de ma cravate, en plein milieu évidemment.
Des bureaux, j'en ai
découvert une multiplicité durant ma recherche de travail. Des ruches fourmillantes
aux locaux sordides. Ici, c'est à un open space design avec mezzanine que je
suis confronté, avec hôtesses à voix charmeuses et musique de fond tendance.
Cette fois pour une seconde visite je n'ai pas droit à la salle d'attente du
bas, réservée aux nouveaux venus, mais à la mezzanine ou je vais patienter à
coté de ce qui est sans conteste un jacuzzi, en compagnie d'un écossais à
l'accent prononcé fan de AC/DC. Enfin c'est la seule chose que j'ai pu
comprendre de cet accent du nord, entre mots à moitié avalés et roulages de R.
Après une longue attente, à
compter les solives du toit, la journée peut commencer. J'ai la chance pour ma
journée qui sera d'observation d'être sous la houlette du directeur lui même,
qui va chapeauter un jeune employé, Miguel, visiblement en délicatesse avec le
métier.
Direction le terrain. Je
vais enfin savoir ce qu'il en retourne. Après une introduction de la compagnie,
ainsi qu'une évocation de son cursus personnel, je suis mis dans la confidence
par le directeur. La compagnie fait du markéting direct, c'est à dire un
contact direct avec les clients potentiels. Je pense benoitement que notre
destination est un centre commercial, mais je comprends que ce démarchage se
fait de porte à porte.
C'est vers Brixton que nous
allons. Brixton pour ceux qui ne connaissent pas Londres, c’est un
quartier ou l’on retrouve une
forte communauté africaine et caribéenne. C’est aussi un chômage nettement plus
élevé que la moyenne nationale. C’est ici qu’en avril 1981 éclatèrent de
violentes émeutes après une interpellation musclée. 30 ans après le quartier
s’était à nouveau enflammé lors des émeutes de l’été 2011.
La cible la voilà. Le
directeur dévoile avec un verbe tout commercial les raisons de cette démarche,
la plus grande proximité avec les gens, le retour direct. Le client, VSO, une
ONG qui envoie des volontaires en Afrique. Nous allons démarcher les gens chez
eux afin de leur demander un soutien financier régulier. Arrivé à la station de
Brixton, après un claquage de main avec les autres commerciaux se dirigeants
vers leur secteurs respectifs, nous voilà partis vers le notre.
A ce stade, je me demande déjà
ce que je fais ici. Surtout qu’en avançant, nous nous dirigeons vers les
quartiers les moins avantagés. Le directeur et l’employé novice enfilent leurs
superbes chasubles de l’ONG qui ne dépareilleraient guère lors d’une
manifestation, et le travail commence. C’est parti pour huit heures de porte à
porte.
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| Un monde d'entraide, un monde parfait... |
Mais le métier est ingrat,
les portes fermées succèdent aux refus. Pourtant au bout d’une heure la
première prise va arriver. Il s’agit ici de Robert, un jamaïcain sexagénaire.
Dans une maison de banlieue anglaise typique, il nous ouvre la porte. Face au directeur
qui récite son petit discours, un homme que l’on sent fragile. La voix
suggérant l’absorption de médicaments ensommeillant. Il se dit intéressé par la
charité, répond par monosyllabes, et face à un commercial convaincant, nous
invite à le suivre dans sa cuisine, où fleure bon l’odeur d’une marmite de
poulet sur le feu. Il se voit alors expliqué l’importance de son soutien, et
remplit un formulaire de parrainage. Enfin rempli, le directeur s’en charge,
sans laisser le temps à ce pauvre homme de réfléchir. La cuisine est vieille,
l’évier couvert de tartre, des taches de cuisine jonchent les murs dont la
peinture s’écaille, et la maison est étroite. La nausée monte en moi. Non du
fait de l’odeur de cuisine, mais de la sensation malsaine de voir une arnaque
devant moi, de voir un homme privé de sa volonté par le boniment d’un
commercial expérimenté, qui va se faire extorquer 8,50£ par mois pendant
un an ou plus. Un homme de surcroit au chômage, et quand on sait que le
paiement ici est de 65£ la semaine, on se demande comment ce pauvre homme peut
faire ce geste. Il s’exécute cependant dans un état comme second, et nous donne
ses détails bancaires. Première mission accomplie…
Une fois les remerciements
d’usage donnés, nous laissons cet homme, non sans lui avoir laissé la preuve de
son engagement avec la photo de la personne qu’il parraine, un professeur
bénévole envoyé au Rwanda, car comme le disait Nelson Mandela revisité par le
directeur marketing, l’éducation est la clé.
Nous repartons. Je n’avais
pas envie de ce travail auparavant, j’en ai désormais un dégout profond… Je
poursuis cependant l’aventure, curieux de connaître ce monde. Il est ingrat, le
directeur m’explique que nous cherchons les 10% de gens susceptibles de donner
spontanément, soit dans notre cas, au mieux 3% des personnes que nous pourrons
croiser aujourd’hui chez elles. 3% et un nombre conséquent de refus et de
portes claquées.
Ainsi pendant des heures se
poursuit notre route, de refus en refus, de personnes souhaitant s’engager et
ne le pouvant. Contrairement à la France, les britanniques donnent un accueil
plus favorable à ce type de démarches, et c’est dans une banlieue défavorisée
que l’on trouve le plus d’ames charitables semble t’il.
Il y a aussi les risques,
devant un pavillon mal entretenu, la porte entrouverte par un homme gigantesque
bandana à la bad boy sur la tête, le regard méfiant, et pour tout dire
inquiétant. Nous ne nous attardons pas sur cette maison, le directeur me disant
après qu’il y a des lieux où il ne rentre pas, où l’on sent qu’il ne rentre pas
dans les détails, pour ne point apeurer un employé potentiel. Bien sur, en
chemin, m’est déroulé des cours de marketing pour béotien de cours du soir. Des
lieux communs sur les avantages et les désavantages de la publicité
télévisuelle, par papier… Aussi offerts à mois, les méthodes de réussite du
parfait démarcheur, les 5 points pour réussir une conversation, les 8 points de
la réussite du parfait commercial.
Le temps et long, le jeune
employé est toujours aussi peu efficace, n’arrivant pas à parler aux gens, sauf
dans le cas d’une femme péruvienne comme lui parlant en espagnol. La pause
déjeuner arrive enfin.
Dans un fast food local le
directeur continue ma formation, j’en apprends plus sur les méthodes de
promotion. Tout le monde commence par la base, et tout le monde doit pendant 7
mois démarcher à domicile. J’en apprends surtout plus sur le système de
rémunération… Chaque contrat conclu et confirmé dans les deux semaines donne
25£ au démarcheur, et c’est tout… Pas de prise en charge des transports aux
prix prohibitifs sur Londres, pas de prise en charge des repas. Un salaire
uniquement commissionné, la belle affaire.
Déjà écoeuré pour les
clients, j’en deviens ecoeuré pour les employés. Le novice d’aujourd’hui
travaille ainsi depuis deux semaines sans salaire. Une de formation, une passée
sur le terrain sans résultat, huit heure de marche par jour pour ne pas
récolter un centime… De la pitié pour les proies me vient de la pitié pour les
apprentis chasseurs.
Je finis dans ces réflexions
la tournée. Elle se termine à 8 heures et demie du soir, dans le froid
désormais mordant, sans aucun autre contrat supplémentaire conclu. Le bilan de
notre néophyte sera nul encore une fois, dur apprentissage d’un métier. J’ai de
la sympathie pour le directeur qui a gravi durement les échelons depuis son
arrivée de Bulgarie, et qui considère ce métier comme un ascenseur social. Je
ne peux également m’empêcher de penser aux « Portes de la Gloire »,
et à l’exploitation du misérabilisme.
Mêmes ficelles, mêmes cibles.
Seuls les mandataires sont plus valorisants. Il n’est pas proposé aux gens un
dictionnaire ou un aspirateur, mais une modeste contribution de 25 pence par
jours, 8,50 £ par mois et ainsi de suite, à une organisation caritative. Dans
cette banlieue pauvre, nous avons rencontré une femme nous disant étant déjà
investie dans 20 organismes différents…
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| Petit Panda a besoin d'argent |
Les
clients de cette démarche, ce sont des ONG, dans ce cas VSO, mais aussi pour
cette compagnie, WWF, la Croix Rouge, d’autres encore utilisent les mêmes
canaux. S’appuyant sur des compagnies construites sur un mode pyramidal, avec
une compagnie originelle à Boston, essaimant dans plusieurs pays, et
multipliant les bureaux. Pas de couts pour ces ONG qui reversent juste une
partie des contrats conclus aux démarcheurs et aux dirigeants… Les démarcheurs
ont comme perspective idéalisée le management sous 10 mois, avec un salaire potentiel
tenu secret mais présenté comme avantageux.
En
attendant, les heures à marcher dans le froid, à ranger sa fierté malmenée par
les refus, à oublier ses principes annihilés par le public visé. Les cibles ne
sont pas à Notting Hill, Kensington, Hamstead ou un autre quartier aisé. C’est
vers Brixton Peckham, Bermondsey que se tourne les agences.
Sous
prétexte de charité, sous l’appellation réelle d’œuvre humanitaire, les ONG
citées plus haut se financent sur la misère des gens d’ici, entrainants la
précarité des commerciaux de terrain. Les gens de conditions modestes
partageant une part du peu dont ils disposent pour venir en aide aux plus
défavorisés. Des commerciaux poussés au chiffre et amenés à renier leur morale
pour survivre, ce monde est bien triste.
J’ai
laissé mes compagnons d’un jour à la station de métro. Je leur ai dit ne point
vouloir retourner au travail de terrain. Je n’ai pas voulu anéantir leur monde,
leur dire tout le mal que je pensais de ce système.
C’est
donc ainsi que marche les choses, les pauvres aident les pauvres, l’argent
coule à la City, et un chômeur fatigué par la vie donne une petite part de sa
faible pension pour les pays défavorisés. Je ne verrai plus les ONG pareils.
Alain Finkielkraut considérait que les personnes s’engageants dans une cause se
donnaient bonne conscience. Les stars faisant leur promotion se l’offrent sans
doute, les gens d’en bas se la font extorquer… Les bénévole des ONG sur le
terrain savent ils seulement d’où proviennent leurs financements ? Il est
temps que les choses changent…













